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Folio Essais n° 383 pages 135 à 169
« La mère endormie et les personnages à becs d'oiseaux1»
Dans le chapitre VII et dernier de Die Traumdeutung, consacré à la « Psychologie des processus du rêve», Freud, pour illustrer ceux-ci, revient sur nombre de ses rêves personnels, rapportés et analysés dans les chapitres précédents. Il ne fait état que de deux rêves nouveaux, un rêve de châtiment et un rêve d'angoisse. Le premier (rêve du fils officier et d'une somme d'argent reçue) est tardif, effectué pendant la Grande Guerre, et ajouté à la cinquième édition du livre en 1919 ; il est exemplaire de la double satisfaction, dans le rêve, d'un désir de la veille et d'un désir d'enfance. Le second (rêve de la mère endormie et des personnages à becs d'oiseaux) va retenir notre attention (I.R., 495-496 ; G. W., II-III, 589 ; S.E., V, 583). Il est rapporté dès la première édition dans le paragraphe 4 et antépénultième : « Le réveil par le rêve - La fonction du rêve - Le cauchemar. » Il se trouve être le dernier rêve de Freud cité dans son ouvrage. Il est immédiatement suivi d'un rêve de patient (rêve d'être paralysé devant quelqu'un qui le poursuit avec une hache) et d'une observation de Debacker sur un cas de pavor nocturnus chez un enfant. Grinstein a fait justement remarquer que ce rêve et cette observation appartenaient aux associations d'idées de Freud sur son rêve de la mère endormie et permettaient d'en compléter l'interprétation. Deux autres références à des malades figurent encore dans le paragraphe 7 et dernier, mais elles portent sur un symptôme, non sur un rêve. Ainsi le rêve de Freud suivi du rêve du patient à la hache constitue le dernier mot de Freud en matière de récits de rêves. Un tel dernier mot d'un auteur sur une découverte comme celle du sens des rêves, qu'il n'a pu entreprendre et publier qu'en s'y exposant personnellement et sur laquelle ce qu'il a écrit a été si décisif qu'après lui rien d'important n'y a été ajouté, mérite qu'on s'y arrête.
Alors que tous les autres rêves personnels de Freud contenus dans Die Traumdeutung ont été faits pendant son auto-analyse entre 1895 et 1899, celui-ci est ancien ; c'est le seul rêve de son enfance rapporté par Freud dans toute son œuvre et dans toute sa correspondance actuellement publiée. Il a déjà été étudié par Eva Rosenfeld (1956) et par Grinstein (1968, chap. 19), qui se sont surtout intéressés à ses sources culturelles : la Bible de Philippson, avec ses dieux égyptiens à têtes d'oiseaux. Ni l'une ni l’autre n'ont procédé à une étude littérale du texte. C'est cette méthode, seule digne à notre avis de Freud, que nous y avons appliquée non pas individuellement, car notre relation fantasmatique à Freud aurait risqué là d'altérer l'objectivité de l'analyse, mais dans un petit groupe de travail, habitué depuis un an à fonctionner tantôt en associations libres collectives sur le texte et les commentaires d'un rêve de Freud, envoyés à l’avance aux participants 2, tantôt avec un esprit critique s'efforçant de démêler ce qu'il y avait de créatif de ce qu'il y avait de projectif dans ces associations et respectueux des règles de l'administration de la preuve.
Le passage de Freud comporte successivement une introduction définissant et datant le rêve, le récit du rêve et du réveil consécutif, trois associations d'idées, l'une sur les illustrations de la Bible de Philippson, une autre sur un mot sexuel grossier enseigné par un fils de concierge, la dernière sur la vision du grand-père agonisant, et enfin une explication de l'interprétation secondaire du rêve comme déplacement par rapport à son sens premier, lequel est évoqué allusivement, mais non dit explicitement.
Voici ce passage :
« Moi-même, je n’ai plus eu de vrai rêve d'angoisse depuis des dizaines d’années. Je m’en rappelle un datant de mes sept on huit ans, que je n'ai soumis à l'interprétation qu’à peu près une trentaine d'années plus tard. Il était très intense et me montrait la mère chérie avec une expression du visage particulièrement tranquille et endormie, portée dans la chambre et étendue sur le lit par deux (ou trois) personnages à becs d'oiseaux. Je me réveillai pleurant et criant et troublai le sommeil de mes parents. Les figures à becs d'oiseaux, curieusement drapées et anormalement grandes, je les avais empruntées aux illustrations de la Bible de Philippson ; je crois que c'étaient des dieux à têtes d’éperviers provenant d’un bas-relief de tombeau égyptien. À part cela, l’analyse me remet en mémoire un fils de concierge mal élevé, qui avait l'habitude de jouer avec nous, enfants, sur la prairie devant la maison ; et je tendrais à croire qu'il s’appelait Philippe. Je croirais que c'est dans la bouche de ce garçon que, pour la première fois, j'ai entendu le mot vulgaire qui désigne le commerce sexuel, et que les gens cultivés remplacent seulement par un mot latin coïtieren, mais qui est illustré bien assez clairement par le choix des têtes d'éperviers3. J’ai dû deviner la signification sexuelle du mot à l'expression de ce maître connaissant si bien la vie. L'expression du visage de la mère dans le rêve était copiée sur la vision que javais eue de mon grand-père quelques jours avant sa mort, ronflant dans le coma. L'interprétation par l'élaboration secondaire dans le rêve doit donc avoir exprimé que la mère mourait, le bas-relief funéraire concorde également avec cela. Je m’éveillai dans cette angoisse et celle-ci ne cessa que lorsque j’eus réveillé mes parents. Je me rappelle m’être calmé subitement en voyant la mère, comme si j'avais eu besoin d'être rassuré : elle n'est donc pas morte. Mais cette interprétation secondaire du rêve a eu lieu déjà sous l'influence de l’angoisse qui s'était développée. Ce n'était pas que j'étais angoissé parce que javais rêvé que la mère mourait, mais j'interprétais ainsi le rêve dans l’élaboration préconsciente, parce que j'étais déjà sous la domination de l'angoisse. Mais l'angoisse peut se ramener, sous l’effet du refoulement, à un désir obscur, manifestement sexuel, qui a trouvé sa juste expression dans le contenu visuel du rêve. »
*
Procédons maintenant au commentaire littéral.
« Moi-même, je nai plus eu de vrai rêve d’angoisse [c’est-à-dire de cauchemar provoquant le réveil immédiat] depuis des dizaines d'années. »
Le caractère excessif de l'affirmation cache peut-être une dénégation. Le rêve ultérieur du fils officier et de la somme d'argent reçue sera aussi un cauchemar, suivi d'un réveil immédiat en pleine nuit ; il est possible qu’à partir de l'adolescence, Freud n'ait plus fait de cauchemar, par suite de l'établissement chez lui d’un système phobique de déplacement de l'angoisse, puis grâce a l'élucidation des contenus et des mécanismes de son angoisse au cours de son auto-analyse. Néanmoins, nous entendons cette première phrase comme exprimant le même contenu latent que le rêve de l'injection faite à Irma et que d'autres encore : «Non, je ne suis pas coupable, je ne suis plus coupable depuis Iongtemps. »
«Je m’en rappelle un datant de mes sept on huit ans... »
La date du rêve est une méprise, comme il y en a de nombreuses dans Die Traumdeutung sur les chiffres et les noms propres, mais, alors que Freud les a ensuite rectifiées et expliquées dans les éditions ultérieures ou dans Psychopathologie de la vie quotidienne, celle-ci lui est restée inaperçue. C'est Jones qui l'a signalée à Eva Rosenfeld (1956). Le grand-père paternel, Schlomo (diminutif du nom hébreu Salomon) Freud, est mort le 21 février 1856, un peu avant la naissance de Sigismund qui reçut son prénom juif de Schlomo en souvenir de lui. Le grand-père maternel, le seul dont il puisse s'agir ici, un Nathansohn, dont il ne nous a pas été possible de retrouver le prénom, est mort le 3 octobre 1865. Sigismund (il ne changera ce prénom en Sigmund qu'en 1878, a l'occasion de ses premières publications scientifiques) a alors neuf ans et demi puisqu'il est né le 6 mai 1856. Pourquoi Freud date-t-il le rêve de ses sept-huit ans ? Ni Jones, ni Rosenfeld, ni Grinstein ne répondent à cette question. Or, que s'est-il passé vers sept-huit ans, sinon cet incident que Freud se remémore à l'occasion de l'auto-analyse de son rêve du comte Thun dans l'été 1898, où il entre et urine volontairement dans la chambre de ses parents et où son père, d'habitude si bienveillant, le réprimande par une malédiction que le fils s'efforcera pendant toute sa vie de démentir : « Ce garçon ne fera jamais rien. » Le souvenir de ce traumatisme est donc élaboré défensivement après coup par le rêve, au bout de deux ans environ, à l'occasion de la mort du père de sa mère.
« ... que je n'ai soumis à l'interprétation qu'à peu près une trentaine d’années plus tard. »
Si le rêve est en effet de l’automne 1865, il a été interprété par Freud à partir de l'automne 1895, c'est-à-dire, ce qui est logique, après sa première auto-analyse d'un rêve, celui de l'injection faite à Irma (23-24 juillet 1895). En fait l'auto-analyse systématique commence seulement au printemps de 1897 et aboutit en octobre à la remémoration de nombreux souvenirs infantiles et à la découverte du complexe d'Œdipe. Cela conduit à penser que l'interprétation du rêve de la mère endormie a eu lieu entre l'été 1897 et l'été 1898.
«Il était très intense... »
Le « désir» était très intense.
« ... et me montrait la mère chérie... »
Non pas ma mère comme le comportent à tort les traductions. Assurément l'allemand n'utilise pas aussi systématiquement que nous le possessif. Néanmoins l'impersonnalité du récit est marquée dès le premier mot et se retrouve non seulement dans la suite de celui-ci mais aussi dans le commentaire. Une mère est emportée (cf. : « un enfant est battu »), c'est-à-dire enlevée à son enfant qui la chérit. Cela se trouve figuré par le fait que l'enfant qui fait ce rêve est absent du contenu manifeste ; il n'y a que la mère avec les deux (ou trois) autres. Le désir latent est évidemment inverse : l'enfant voudrait avoir sa mère pour lui seul. L'absence de l'enfant dans le rêve signifie donc la présence de l'interdit de l'inceste.
« ... avec une expression du visage particulièrement tranquille et endormie... »
À la mort de son propre père en 1865, la mère de Sigismond a dû être particulièrement bouleversée ; la pensée latente pourrait être : je console ma mère par mon amour et elle s'endort tranquillement comme elle-même me calmait et m'endormait quand j'étais petit. Mais si l'on se réfère à la scène originelle, qui est aussi la scène originaire, le sens est différent. Dans la réalité, l'enfant surprend dans leur chambre le couple de ses parents ; la mère est étendue sur le lit après le coït et elle a le visage apaisé et satisfait et les yeux fermés sur son bien-être. Dans le fantasme, l'enfant l'imagine morte (de plaisir) ; l'orgasme n'est-il pas souvent représenté dans le langage populaire comme une « petite mort » ? Ce sont là des exemples de métaphores courantes que les rêves reprennent souvent a leur compte.
« ... portée dans la chambre... »
C'est l'enfant qui est porté par la curiosité et la jalousie dans la chambre des parents. Une des particularités de la syntaxe du rêve est en effet qu'une phrase composée de plusieurs propositions ayant un sujet unique dans le contenu manifeste recouvre dans le contenu latent plusieurs actions accomplies chacune par un sujet différent (condensation).
« ... et étendue sur le lit par deux (ou trois) personnages... »
On sait que Freud a élucidé au cours de son auto-analyse la confusion qui avait régné dans son esprit d'enfant sur sa généalogie. Son père Jacob avait eu des enfants de deux lits. Emmanuel et Philippe, fils du premier lit, avaient respectivement vingt-six et vingt ans de plus que Sigismond, premier né du second lit. La mère de Freud, Amalie, était de vingt ans la cadette de son époux (notons au passage que ce fils qui découvre le complexe d'Œdipe est le fruit d'un amour « œdipien ») et elle avait, à un an près, le même âge que son beau-fils Philippe. Dans le fantasme Sigismund appariait les contemporains ensemble : son père Jacob avec la vieille bonne d'enfants Nannie, et sa mère Amalie avec Philippe ; en effet, celui-ci, célibataire, habitait sous le même toit, tandis qu’Emmanuel, marié, avait fondé un foyer distinct mais voisin. Or, Sigismund constatait que dans la réalité Jacob partageait le lit d'Amalie. Ainsi les deux personnages qui étendent la mère sur le lit correspondent-ils vraisemblablement à Jacob, image grand-paternelle, et à Philippe, image paternelle.
Pourquoi deux (ou trois) ? Le troisième personnage, ainsi présent entre parenthèses, est évidemment l'enfant Sigismund, l'auteur du rêve, l'intrus dans la chambre conjugale, tiers exclu de la scène primitive. Là encore, la lettre du texte, non seulement la syntaxe et la logique, mais les sigles typographiques constituent des figurations symboliques d'une position fantasmatique ou d'un statut topique inconscient : l'enfant est présent « entre parenthèses » dans la scène originaire.
Toutefois, l'explication à laquelle nous arrivons de ce membre de phrase est chronologiquement discordante avec les explications déjà trouvées pour les phrases ultérieures : celles-ci renvoient à des scènes qui se déroulent entre sept et dix ans, dans l'appartement des parents Freud à Vienne ; celle-là nous renvoie à une époque et à un lieu antérieurs, à la maison natale de Freiberg, quittée à l'âge de deux ans et demi, quand Jacob, sa femme et ses enfants vont s'installer à Leipzig puis à Vienne, tandis qu'Emmanuel, sa femme, ses enfants et Philippe émigrent à Manchester. Or, l'auto-analyse du rêve du comte Thun amène Freud a évoquer une autre scène plus ancienne d'incontinence urinaire, cette fois-ci involontaire, datant précisément de l'époque de Freiberg, dont le récit lui a souvent été fait, mais dont il ne garde pas le souvenir :
« J'aurais - à l'âge de deux ans - encore mouillé mon lit de temps à autre et lorsqu'on m'en fit le reproche, j'aurais tranquillisé mon père en lui promettant de lui acheter à N. (la prande ville voisine) un beau lit neuf, rouge »
(I.R., 190 ; G.W., II-III, 221 ; S.E., IV, 216). Les éditeurs de la Standard Edition ont retrouvé le nom de ce chef-lieu : Neutitschein, mais n'ont pas signalé son rôle clans un jeu de mots enfantin qui a dû alors désarmer les parents (Neu ... schein = d'apparence neuve).
Il apparaît donc maintenant que nous avons affaire à trois couches différentes et intriquées : premièrement, une scène d'incontinence, oubliée car la honte et le reproche visant l'incapacité à se maîtriser ont été dissous par un mot d'enfant cocasse que l'entourage a par contre mémorisé et souvent ensuite évoqué avec admiration ; deuxièmement, un agir volontaire, à la fois mise en scène d'un désir fantasmatique de voir la scène primitive et reproduction, à titre de parade contre d'éventuels reproches parentaux, de la scène antérieure qui avait bien tourné ; mais cette seconde scène tourne mal, car c'est le père cette fois-ci qui a le dernier mot ; troisièmement, à l'occasion de l'agonie du grand-père maternel, la tentative de maîtriser la scène précédente en la répétant en rêve d'une façon vengeresse : si Jacob, mon père à figure de grand-père, mourait, maintenant que Philippe n'est plus là, c'est moi qui porterais dans la chambre ma mère, qui l'étendrais sur le lit et qui l'endormirais tranquillement ; mais cette tentative échoue à son tour dans le rêve lui-même qui devient un cauchemar où l'enfant hallucine sa mère morte, c'est-à-dire perdue pour lui. Seules - quatrième couche - l'auto-analyse et la découverte de la psychanalyse mettront fin à la fois à la compulsion répétitive à conjurer ce traumatisme et à l'impuissance à y réussir. Il conviendra, dans la suite du commentaire du rêve, de veiller à situer à chaque fois les choses par rapport à ces quatre couches.
« ... à becs d'oiseaux. »
Pourquoi des becs ? Les dieux égyptiens dont il va être question sont composés d'un corps humain surmonté non de becs seuls, mais de têtes entières d'oiseaux. La partie (le bec) est donc mise pour le tout (la tête), qui est lui-même à son tour une partie d'un être composite. C'est là un exemple de relation métonymique. Mais la présence du bec dans le rêve est surdéterminée par une relation métaphorique. Par sa forme allongée et sa consistance dure, le bec ressemble au pénis en érection, sans doute entrevu par l'enfant qui a fait irruption dans la chambre parentale (deuxième couche du souvenir). Dans la première relation, le bec représente le dieu ennemi auquel il vaut mieux pour les juifs se soumettre. Dans la seconde relation, le bec représente l’organe du père et son rôle dans l’orgasme de la mère ; il signifie qu'à ce père, l'enfant, sous peine de mort, a à se soumettre - comme les juifs au dieu ennemi en renonçant à posséder pour lui la mère chérie.
Sigismund ne savait peut-être pas qu'Isis est censée avoir réveillé par une fellation le pénis endormi de son fils Osiris démembré. Mais il avait certainement remarqué que le nom de Thot, dieu égyptien à tête d'oiseau, assone avec le terme allemand désignant « un mort » (Tot).
«Je me réveillai pleurant et criant et troublai Ie sommeil de mes parents. »
C'est là la réalisation du désir qui n'a pas été obtenue par le rêve mais qui l'est par sa conséquence immédiate : les parents sont tirés de leur lit, leur commerce sexuel supposé est interrompu.
«Les figures à bec d'oiseau, curieusement drapées et anormalement grandes... »
L'enfant qui entre à l'improviste dans la chambre parentale remarque que des choses curieuses se passent sous les draps en désordre, notamment des choses anormalement allongées (deuxième couche),
« ... je les avais empruntées aux illustrations de la Bible, de Philippson ; »
Cette édition de la Bible par les frères Philippson (Die Israelitische Bibel, Leipzig, 1858) a constitué a l'époque une entreprise assez étonnante et qui reste encore à l'heure actuelle un objet de contestation pour un juif traditionaliste : c'est une édition bilingue, comportant le texte hébreu et la traduction allemande, c'est-à-dire désireuse de faire adopter le patrimoine juif par la culture germanique ; c'est une édition illustrée de 500 gravures, alors que la représentation de la divinité est interdite selon le deuxième commandement ; c'est une édition commentée non d'un point de vue strictement théologique, mais à la lumière de l'archéologie et de l'histoire comparée des religions, dans l'esprit « objectif» de la philosophie juive nouvelle de Mendelssohn. C'est cette édition que Jacob Freud, un esprit libéral et ouvert aux recherches de son époque, met dans Ies mains de son fils, vers sept ans, et où celui-ci prend le goût de l'Égypte (il commencera pendant son auto-analyse une importante collection d'objets égyptiens et étrusques anciens), s'identifie à Joseph, l'interprète des songes, s'intéresse à Moïse, celui qui énonce la loi (auquel il consacrera à l'extrême fin de sa vie un livre où il tentera a tout prix de prouver que Moïse est d'origine égyptienne). Le même Jacob a déjà donné, à Sigismund âgé de cinq ans et sa sœur Anna âgée de trois ans, un livre d'images sur la Perse que ceux-ci ont « effeuillé » ensemble (C’est-à-dire feuilleté et aussi déchiré) avec un plaisir incestueux sous l'œil bienveillant de leur père (cf. 'le rêve de monographie botanique de mars 1898). L'association du texte écrit et de l'image est donc (pour Freud enfant) non seulement familière, mais érotisée : condition pour pouvoir découvrir que le rêve est un rébus, et pour s'essayer avec succès a en déchiffrer les hiéroglyphes.
Revenons à la Bible de Philippson. Jones nous a appris que, pour son trente-cinquième anniversaire, Sigmund reçut de son père l'exemplaire de cette Bible que celui-ci avait conservé. La dédicace écrite en hébreu commençait ainsi : « C'est au cours de la septième année de ta vie que l'Esprit du Seigneur t'incita à étudier. Je dirai que l'Esprit du Seigneur te parla ainsi : "Lis dans mon Livre, là s'ouvriront pour toi des sources de la connaissance de l'esprit. C'est le Livre des Livres, c'est le puits que les Sages ont creusé et d'où les législateurs ont puisé leur connaissance. » Non seulement le désir de savoir s'est trouvé favorisé chez Freud par l'identification symbolique au père, mais aussi l'encouragement à transgresser, à transgresser dans un champ qui n'est plus œdipien que symboliquement. On peut représenter les dieux sous une forme figurative ; on peut étudier les coutumes, les mœurs, les croyances des ennemis ; il est même préférable de bien les connaître pour mieux lutter contre eux. Connaître c'est, à l'exemple de Philippson, transgresser les préjugés, les craintes et les démystifier pour établir des lois nouvelles. La Bible, puis, plus largement, la culture ont fonctionné chez Freud comme garant symbolique, comme tiers entre lui-même et les autres. Le registre freudien de la preuve est double : autant culturel que clinique.
« ... je crois que c’étaient des dieux à têtes d'éperviers provenant d'un bas-relief de tombeau égyptien. »
Faut-il aller plus loin au sujet des illustrations de cette Bible et suivre Rosenfeld et Grinstein dans leurs hypothèses ? Nous les rapporterons sans nous prononcer.
Eva Rosenfeld insiste sur la valeur symbolique de l'oiseau pour Freud, annonciatrice de sa conception du totémisme infantile, du vautour qu'il trouvera (à tort car c'est en fait un milan) dans un souvenir d'enfance et un tableau de Léonard de Vinci. Elle a retrouvé, dans la collection d'antiques laissée par Freud après sa mort, un dieu à tête de faucon et une barque funèbre, matérialisation des images de son rêve. Elle s'appuie sur une représentation d'un sphinx a tête d'épervier et sur la similitude onomastique des deux Thèbes, la capitale de l'Égypte et celle du royaume grec de Laïos et de Jocaste, pour voir dans ce rêve le germe de la découverte œdipienne. L'intérêt de Freud à Paris pour les gargouilles de Notre-Dame s'inscrit, comme l'a fait remarquer Grinstein, dans la même lignée.
Grinstein extrait de l'édition de Philippson quatre figures répondant à plusieurs des caractéristiques du rêve et cherche dans les passages correspondants de la Bible ce qui aurait pu impressionner le jeune Sigismund.
La figure 17 reproduit des séries de dieux dont plusieurs à têtes d'oiseaux. Elle illustre le passage du Deutéronome (4,28) où Moïse donne sa loi au peuple juif et condamne les représentations des dieux habituelles dans les autres religions.
La figure 18, qui illustre l’onction de Saül par Samuel, contient des dieux égyptiens à tête de faucon, mais Grinstein ne trouve dans le texte (Samuel I, 10, 2) aucun rapport avec les problèmes de Freud. Dans le texte, sans doute, mais il suffit de regarder I’image avec une attitude d'attention flottante pour penser inévitablement à une scène de masturbation. Or, le cas de pavor nocturnus commenté un peu après le rêve de la mère endormie (Albert G. à treize ans apercevait dans ses cauchemars le diable venant le déshabiller et le brûler et il hurlait : « ce n'est pas moi, je n'ai rien fait » ou « laissez-moi, je ne le ferai pIus ») apparaît à Freud être causé par une vive angoisse liée à la masturbation et non par l’anémie cérébrale comme le prétendait Debacker. Freud obligé de révéler dans Die Traumdeutung beaucoup de choses sur sa vie privée et l’ayant fait avec un rare courage, en ce qui concerne les privata (c'est-à-dire les émois incestueux, parricides et fratricides envers les autres), n'a voulu ou pu aller jusqu'au bout (le fallait-il ?) et a laissé de côté les privatissima (c’est-à-dire le rapport érotique à son propre corps, la masturbation, car c'est toujours le point où il s'arrête régulièrement dans la publication des interprétations de ses rêves en même temps qu’il nous donne tous les éléments nous permettant de le deviner).
La figure 15 est sans doute la plus proche de la scène manifeste du rêve : un lit funéraire est posé sur le dos d'un sphinx anormalement grand ; un corps surmonté du chapeau pharaonique de la Basse-Égypte, est étendu, le visage tranquille et endormi du dernier sommeil ; deux personnages sur les côtés le veillent, curieusement drapés : ils ont une tête humaine, mais chacune des deux colonnades du lit, à côté d'eux, est surmontée d'un oiseau. C'est l'illustration du verset « Le roi David suit la litière (d'Abner) » (Samuel, II, 3, 3 1 ). L'histoire du roi Saül, de son fidèle général Abner, de son sauveur, gendre puis ennemi David, est remplie de thèmes incestueux (Saül reprend sa fille à David pour la donner en épouse à un autre homme ; Abner couche avec la concubine de Saül après la mort de celui-ci) et parricides ou fratricides (l'ambivalence de Saül envers David est constante, Abner tue un des généraux de David, le frère du défunt se vengeant en assassinant Abner au moment ou celui-ci se réconcilie avec David). Le rapprochement esquissé ainsi par Grinstein mériterait d'être poussé plus loin. On pourrait identifier sur la figure les ailes d'Horus, figurant le Soleil (et donc le pénis) qui se relève, et Osiris au sexe endormi, mort dans sa momie, sur lequel se lamente sa mère Isis : renversement en son contraire de l'image du rêve dans laquelle l’enfant veille sa mère morte.
La figure 16 (une barque funèbre avec des dieux à tête d'oiseau, - à moins que ce ne soit celle du Soleil traversant le Nil) illustre le retour de David (Samuel, II, 19, 18) que le bateau va chercher de l'autre côté du Jourdain et évoque les mêmes thèmes ; (Absalon tue son frère Amnon qui a violé leur sœur Tamar puis s'apprête à déposer leur père David ; celui-ci s'enfuit au-delà du Jourdain en laissant ses concubines qu'Absalon s'empresse de posséder ouvertement ; malgré les instructions de David, désireux de pardonner, ses hommes tuent Absalon, puis vont rechercher David qui pleure longtemps la mort de son fils bien-aimé avant d'accepter de rentrer). Cette légende d'un père puissant et généreux qui pardonne à son fils ses désirs incestueux et parricides peut en effet avoir renforcé chez Sigismund, comme le suggère Grinstein, une certaine image paternelle déjà orientée en ce sens : l’idéal du moi s'en serait trouvé renforcé aux dépens du surmoi.
« À part cela, l'analyse me remet en mémoire un fils de concierge mal élevé qui avait l’abitude de jouer avec nous, enfants, sur la prairie devant la maison ; »
Nous voici explicitement à Freiberg (première couche du souvenir) sur cette prairie où se déroule le souvenir-écran interprété et publié en 1899 et dont Bernfeld découvrit en 1946 que c'était un fragment autobiographique déguisé de Freud : Sigismund, joue avec les enfants de son demi-frère Emmanuel, avec son neveu et néanmoins son aîné John, et avec sa nièce, un peu plus jeune, Pauline : les deux garçons arrachent à la fille son bouquet de fleurs (le rébus ici est facile à déchiffrer : ils la « déflorent »).
Cette « prairie » se situe dans une double dérivation par rapport à la curiosité sexuelle, comme le « bec » d'oiseau l'était tout à l'heure par rapport à la défense. Dérivation métonymique : le souvenir apparemment neutre de la prairie subsiste par contiguïté à la place des jeux chargés de plaisir et d'angoisse qui s'y sont déroulés, jeu de la « défloration » de Pauline, jeux de mots obscènes du fils de concierge. Dérivation métaphorique : cette prairie est, comme tous les paysages vallonnés, une métaphore du corps de la mère. Freud précisera cette métaphore dans l'édition de 1909 de Die Traumdeutung en signalant à propos des rêves de lieux où l'on croit avoir déjà été une fois (« déjà vu ») qu'il s'agit évidemment des organes génitaux de la mère (I.R., 342-343 ; S.E., V, 339 ; G.W., II-III, 404).
Les enfants de concierge étaient effectivement à cette époque mal élevés et grossiers et les familles bourgeoises ne laissaient jamais leur progéniture jouer avec eux : là aussi, la transgression a dû être facilitée à Sigismund par une certaine tolérance de son milieu. D'ailleurs Nannie, la bonne qui s’occupait de lui et qui appartenait à la famille habitant sur le même palier que les Freud, était, on le sait, bourrue, grossière, sale et voleuse.
« ... et je tendrais à croire qu'il sappelait Philippe. »
Nous avons peu de chance de savoir jamais comment il s'appelait en réalité. Nous pouvons faire tontefois deux remarques. La première est le jeu de mots : Philippe, fils (de concierge), se dirait en anglais Philipp-son, même nom que celui de l'éditeur de la Bible. Ce jeu de mots qui rapproche le leste et grossier Philippe du grave et sérieux Philippson s'inscrit dans la suite de remarques précédentes : il faut s'identifier à l'ennemi pour le connaître et le contrôler ; s'il est légitimement défendu de faire certaines choses, il n'en est aucune dont la connaissance puisse être défendue.
La seconde concerne le demi-frère de Sigismund, déjà évoqué et qui se prénomme lui aussi Philippe. L'interprétation du souvenir-écran de la scène du coffre où il joue un rôle capital se situe à la mi-octobre 1897, avant d'être exposée en détail dans Ia Psychopathologie de la vie quotidienne :
«je hurle comme un désespéré parce que je n'arrive pas à trouver ma mère. Mon frère Philippe... ouvre un coffre. Et moi, voyant que ma mère ne s'y trouve pas non plus, je crie davantage encore, jusqu'au moment où svelte et jolie elle apparaît dans l'embrasure de la porte ».
Un autre jeu de mots est ici à l'œuvre. Philippe avait fait « coffrer » Nannie pour vol ; Sigismund soupçonnait qu'il avait aussi enfermé dans un « coffre » sa mère absente ; sa sveltesse le rassure : Philippe n'a pas « pris » sa mère, il ne lui a rien mis dans le « coffre », elle n'est pas enceinte (car Sigismund, délogé de sa place d'enfant unique, redoutait d'autres naissances). Sans doute, comme le fait remarquer Jones, était-il plus facile à Sigismund de vivre son complexe d'Œdipe en le déplaçant de son père sur Philippe... Revenons à la phrase du rêve :
«et je tendrais a croire qu'il s'appelait Philippe » ;
nous pouvons maintenant la traduire ainsi : «je tendais alors à croire que le "coupable" (du coïtus, du vögeln avec ma mère) était Philippe».
«Je croirais que c'est de ce garçon que pour la première lois jai entendu le mot vulgaire qui désigne le commerce sexuel et que les gens cultivés remplacent seulement par un mot latin, coïtieren, mais qui est illustré bien assez clairement par le choix des têtes d'éperviers. »
Vögeln en allemand est à la fois le pluriel de oiseau et un mot grossier désignant l'action de « coïter ». Ce second sens ne figure pas dans les dictionnaires germaniques et, malgré nos efforts et à notre grand regret, il ne nous a pas été possible de trouver un équivalent français explicite et grossier comme tringler ou bourrer mais conservant aussi l'image du bec ou de l'oiseau telle qu'elle se trouve mais avec un autre sens dans becqueter. Le rêve met donc en rébus ce jeu de mots : en représentant plusieurs (le pluriel est phonétiquement indispensable) hommes à têtes d'oiseaux (vögeln) portant une femme au lit, il veut dire que l'homme est en train de « zoizeauter » la femme, c'est-à-dire de remuer en elle, à la manière d'un oiseau, sa queue.
Pourquoi Freud écrit-il têtes d'éperviers alors que têtes d'oiseaux est requis par le jeu de mots ? L'épervier est un oiseau de proie et le choix d'un rapace est une allusion de type métaphorique à une représentation sadique du coït (de ce point de vue trancher serait un meilleur à peu près pour rendre vögeln).
L'idée angoissante, qui réveille Sigismund, de la mort de sa mère, en est la suite logique. Le besoin d'écrire un verbe dérivé du mot latin coïtus (= le coït tue ; nouveau jeu de mots, en français cette fois-ci) est une allusion allant dans le même sens, mais Freud n'en reste pas aux allusions. Le cauchemar qu'un patient actuel avait fait plusieurs fois entre onze et treize ans (« un homme avec une hache s'élance à sa poursuite, il voudrait courir, mais il est comme paralysé et ne peut bouger de sa place ») et que Freud rapporte et commente aussitôt après le passage sur le rêve de la mère endormie donne lieu à un commentaire explicite : ce cauchemar a pour origine une scène de coït parental observée avec horreur vers neuf ans et interprétée dans le sens « acte violent et bagarre » laissant des traces de sang. Vers neuf ans : ce détail confirme
1° la datation du rêve de la mère endormie : Freud avait bien alors neuf ans et demi et non sept-huit ans ;
2° la nécessité de l'identification au malade à la fois pour le comprendre et pour se comprendre.
«J'ai dû deviner la signification sexuelle du mot à l'expression de ce maître connaissant si bien la vie. »
La fin de la phrase est ironique : parler trop crûment des choses est une façon de détourner l’attention de l'impuissance où on se trouve à les faire. Le début de la phrase fait allusion à la mimique comme expression visuelle et gestuelle d'une signification : c'est toujours le processus du rébus. Notons que le rêve fait intervenir trois expressions du visage : celle de la mère endormie (le plaisir sensuel), celle du grand-père agonisant (la mort) et celle du fils de concierge (La signification). Cette présence de la signification en tant que telle et à cet endroit de Die Traumdeutung nous paraît porteuse d'une leçon importante : la mort est un jour ou l’autre inévitable ; la jouissance, même libérée des inhibitions, reste une expérience limitée ; le plaisir et la possibilité de comprendre sont par contre sans limites.
« L'expression du visage de la mère dans le rêve était copiée sur la vision que j’avais eue de mon grand-père quelques jours avant sa mort, ronflant dans le coma. »
C'est un exemple de condensation. Par ailleurs, le terme allemand (schnarchen) est sans équivoque possible : ce n'est pas râlant, comme on l'a traduit, mais ronflant. Là encore la méprise est significative : quand il épie le coït de ses parents, Sigismund entend des « râles » typiques et inquiétants ; quand il les entend «ronfler», c'est qu'ils dorment et il n'a rien à redouter.
«L'interprétation par l'élaboration secondaire dans le rêve doit donc avoir exprimé que la mère mourait, le bas-relief funéraire concorde également avec cela. »
Allusion au processus de l'élaboration secondaire, qui a été étudié dans le dernier paragraphe (9) du chapitre précédent (VI) de Die Traumdeutung, paragraphe consacré au Travail du rêve. Freud se montre ici particulièrement satisfait, quant à l'exigence d'administration de la preuve, de pouvoir différencier, sur un rêve bref et simple fait par un enfant, un contenu latent, un contenu manifeste intermédiaire et un contenu manifeste définitif résultant de l'élaboration secondaire, alors que les autres exemples de son livre pouvaient être récusés soit parce qu'il s’agissait de malades (donc de processus psychologiques anormaux) soit parce qu'il s'agissait de lui-même après qu'il eut décidé d'étudier ses propres rêves (donc étant à la fois juge et partie).
«Je m’éveillai dans cette angoisse et celle-ci ne cessa que lorsque j'eus réveillé mes parents. Je me rappelle m'être calmé subitement en voyant la mère, comme si j'avais eu besoin d'être rassuré : elle n’est donc pas morte. »
Même processus que dans la scène du coffre, où Sigismund se calme subitement en voyant sa mère «jolie et svelte», c'est-à-dire en pensant : elle n'est donc pas enceinte.
« Mais cette interprétation secondaire du rêve a eu lieu déjà sous l'inflluence de l'angoisse qui s'était développée. Ce n’était pas que j’étais angoissé parce que j’avais rêvé que la mère mourait, mais j'interprétais ainsi le rêve dans l'élaboration préconsciente, parce que j'étais déjà sous la domination de l'angoisse. »
C'est là un bel exemple du besoin de comprendre, dont Bion a fait depuis la théorie. Comprendre ce qui se passe entre les parents se fait à partir de ce que les mythes, les légendes sacrées racontent de ce qui se passe entre les dieux ou les héros. Mais comprendre, c'est aussi avoir envie de voir et aussi avoir envie de faire soi-même : d'où l'éveil de l'angoisse. À son tour l’angoisse demande à être comprise pour être maîtrisée et la mort (ou la séparation) fournit une des figures permettant de le faire. Autrement dit, l'interprétation est une activité psychique spontanée et primitive. Un rêve contient non seulement une figuration des pensées latentes (le rébus) mais aussi une représentation de ses propres processus (une topique) et enfin une interprétation, préconsciente et défensive, de lui-même. Ce sont toutes ces caractéristiques qui font que le sens d'un rêve est déchiffrable. Le psychanalyste ne fait que prendre en charge en le rendant véridique un besoin d'interpréter, naturel et nécessaire à l'appareil psychique.
« Mais l’angoisse peut se ramener, sous l'effet du refoulement, à un désir obscur, manifestement sexuel, qui a trouvé sa juste expression dans le contenu visuel du rêve. »
Le sujet de la phrase est ambigu, est-ce l'angoisse en général ou mon angoisse particulière au réveil de ce cauchemar ? Nous avons déjà signalé le style impersonnel de tout le fragment : Freud se retient de communiquer trop de détails personnels ; mais aussi il considère son cas non comme intéressant en lui-même, mais comme exemplaire de processus psychiques universels. D'où l'absence du possessif. Le désir obscur n'est tel que pour le lecteur à qui Freud ne veut pas le révéler, mais il est sans doute clair pour Freud.
Prise comme affirmation, la phrase signifie que la libido refoulée se transforme en angoisse : idée que Freud a acquise dès 1895 dans ses travaux sur les névroses actuelles. Prise comme explication personnelle et complétée à la lumière de nos commentaires, elle veut dire que vers cet âge de neuf ans et demi, la masturbation s'accompagnait chez Sigismund de fantaisies de possession exclusive de la mère et de souhaits de mort du père et des autres enfants rivaux, et qu'elle provoquait chez lui une triple angoisse, l'angoisse inconsciente de transgresser le tabou de l'inceste, la peur inconsciente des représailles du père et l'angoisse préconsciente causée par l'inobservance de l'interdit de la masturbation. Ce dernier interdit, parce qu'il est préconscient et parce qu'il était courant et pesant dans le puritanisme européen de l'ère victorienne, peut apparaître avoir été plus important pour l'enfant Freud que l'interdit œdipien, mais le génie de Freud adulte est d'avoir montré que cet interdit préconscient ne tire sa force psychique que de cet autre interdit inconscient. Toutefois, l'écart entre les deux interdits a fait que ses sentiments de culpabilité se sont fixés sur la masturbation, ce qui lui aurait facilité la découverte du complexe d'Œdipe. En ce sens, ce cauchemar de neuf ans et demi, seul rêve de son enfance dont Freud semble avoir conservé le souvenir et qui émerge d'un océan d'amnésie, s'est présenté à lui comme une sorte de rêve-programme de la découverte scientifique et humaine qu'il avait à faire. Certains rêves en effet sont particulièrement féconds quand ils se situent simultanément à plusieurs niveaux : symptomatique, heuristique, prémonitoire. L’appareil psychique de Freud enfant fonctionnait déjà de telle façon que la représentation de son propre fonctionnement lui apparaissait obscurément comme une tâche à accomplir.
Cette interprétation suggérée par Freud du désir obscur de son rêve nous laisse néanmoins insatisfait et l’insistance de Freud nous paraît suspecte à vouloir réduire, en la ramenant à autre chose, l'angoisse spécifique qui s'y manifeste au premier plan, celle de la mort de sa mère. Nous sommes portés à en entendre le sens autrement. Le travail intérieur de la phase oedipienne s'achève et Sigismund dit adieu à sa mère chérie, à la mère de sa petite enfance, à sa mère oedipienne. Désormais, elle est morte pour lui, c'est-à-dire qu'il a renoncé à sa possession incestueuse. Le surmoi post-œdipien accomplit ainsi son œuvre ; mais tempéré par l'idéal du moi comme nous l'avons vu. Ainsi Freud peut à la l'ois renoncer à sa mère comme objet Iibidinal, et en chercher désormais des substituts sur le plan de la pensée, c'est-à-dire retrouver son image introjectée en possédant une terre inconnue du savoir et en jouissant de cette possession.
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Nous pouvons maintenant répondre à la question posée au début de cet article : pourquoi la place de ce rêve en fait le dernier mot personnel de Freud dans Die Traumdeutung ? Nous avons vu comment les choses se sont passées au cours des trois couches dont ce rêve est la condensation : à deux ans, Sigismund, affronté aux reproches de son père, a le dernier mot, qui est un mot d'esprit ; à sept-huit ans, c'est son père qui, en le menaçant d'être un bon à rien, a le dernier mot sur l’enfant ; à neuf ans et demi, c'est la mort qui a le dernier mot. Nous voilà maintenant à l'âge d'homme, à la quatrième couche, celle de l'auto-analyse déclenchée par le travail du deuil consécutif a la mort du père en octobre 1896. Freud achève de faire la découverte qui répond par un démenti définitif à la malédiction paternelle et qui lui apporte la possession symbolique de la mère chérie. En même temps qu'il fait cela, il comprend ce qu'il fait, c'est-à-dire que pour la première fois le sens qu'une grande découverte a pour celui qui l'accomplit lui est clair. Il peut interpréter ce cauchemar, survivance de sa pré-puberté et de quelques scènes traumatisantes de son enfance. Il peut terminer la rédaction de ce livre, qui est à la fois un dernier mot à son père et le dernier mot sur lui. En plaçant à la fin de l'interprétation du rêve des personnages à becs d'oiseaux, il confirme avoir repris à son père possession de sa mère chérie mais, bien plus, il signifie qu'il a maintenant le dernier mot sur la mort, le dernier mot sur l’angoisse, le dernier mot sur la séparation de l'objet primitivement aimé.
En effet, à la mort, à l'angoisse, à la séparation, réalités inéluctables, nous pouvons et ne pouvons opposer que des mots, des phrases qu'on se dit dans sa tête, ou dont on attend qu'ils soient dits par ceux pour qui nous comptons, des mots, des phrases qui parlent à partir d'une position d'idéal du moi et non plus de surmoi ou de moi idéal et qui nous réparent en nous parlant des bons objets internes détruits et réintrojectés par nous.
Encore une remarque. Les objets antiques, les figurines égyptiennes à tête de faucon domestique ou d'épervier sauvage, Freud analyste les a désormais dans le champ de son regard pendant qu'il travaille. Le dieu ennemi auquel il s'allie, le ça, il lui faut l'avoir constamment sous les yeux pendant ses cures pour le contrôler, tout comme Philippson pensait que les juifs devaient apprendre à connaître les autres religions et les cultures environnantes pour mieux garder la leur. Les mauvais objets, si on les regarde en face, si on les appelle par leur nom, si on se représente leur fonctionnement, Freud nous dit, par le commentaire de son rêve, qu'on peut les tenirà sa merci.
DIDIER ANZIEU
1. Ce texte a été élaboré dans le cadre d'un séminaire de l’Association psychanalytique de France que dirigeait avec moi Eva RosenbIum et auquel participaient notamment Alain Besançon, Guy Cauquil, Nicole Enriquez et Elsa Hawelka.
2. La traduction ci-dessous du passage de Freud comportant le texte et le commentaire du rêve « La mère endormie » a été entièrement refaite par Catherine Doucet et Eva Rosemblum. Là aussi le respect littéral de l'allemand s'est révélé être une règle à la fois fondamentale et féconde. Les participants avaient également lu le résumé, publié dans mon livre L’auto-analyse (P.U.F., 1960, p. 44), de l'article de Rosenfeld et un résumé que je venais d'établir (du chapitre 19 de Grinstein, accompagné de la photocopie des illustrations de la Bible de Philippson. - Rosenfeld (E.M.), « Dreams and Vision. Some Remarks on Freud’s Egyptian Bird Dream », Internat. J. Psycho-Anal., 1956, 37, n° 1, 97-105. - Grinstein (A.) On Sigmund Freud’s Dreams, Wayne State University Press, Détroit, 1968.
3. Dans l'argot allemand, ce mot se dit vögeln, de Vogel (oiseau). (N. D. T)
Dernière mise à jour :
2 June, 2008
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